L'âge d'or des relations

Artistes français à Stockholm

Après l'incendie du château de Stockholm, l'architecte Nicodème Tessin le jeune, fasciné par le château de Versailles, fait accepter les plans du château que l'on peut voir aujourd'hui. Il fallut plus de 50 ans pour le construire et le décorer. Tessin fit venir de France de nombreux peintres (Taraval), sculpteurs (Bouchardon, Larchevêque), dessinateurs, mouleurs, décorateurs, ferroniers, tapissiers, stucateurs, émailleurs, ébénistes, doreurs. Certains firent souche et travaillèrent dans plusieurs autres châteaux. Carl Harleman (1700-1753) succède à Tessin et continue de faire venir des artistes français.

A l'époque, on parle français à la cour et chez les nobles. Nicodème Tessin le jeune envoie son fils Charles-Gustave parfaire son éducation à Paris. Charles-Gustave Tessin sera plus tard un grand collectionneur d'oeuvres d'art françaises qu'il enverra à Stockholm et que l'on peut voir aujourd'hui au Nationalmuseum et dans plusieurs châteaux. Il sera un des grands ambassadeurs en France, de 1739 à 1742. De retour en Suède, il est nommé précepteur du futur Gustave III et le restera pendant sept ans. C'est en hommage à cet exceptionnel grand ami de la France que la collection d'oeuvres d'art du XVIIIe, qui se trouve aujourd'hui au Centre culturel suédois dans le Marais, porte le nom de Tessin.

Plus tard, viendra le Grenoblois Adrien Masreliez, introducteur en Suède du rococo français, qui va décorer la chapelle du château royal, la bibliothèque de Louise Ulrique à Drottningholm (où habite la famille royale aujourd'hui), la chambre à coucher du roi à Gripsholm, les orgues de la cathédrale d'Uppsala. Les deux fils de Masreliez continuèrent la tradition.

Un autre grand ambassadeur fut le comte Gustave-Philippe Creutz, qui représenta la Suède en France de 1766 à 1783. Lui aussi fut un "vieux Parisien" qui avait ses entrées dans les cercles les plus fermés. Très lié avec Marmontel, il connaissait Voltaire, Diderot, d'Alembert, Beaumarchais, Madame Du Deffand.

Gustave III, le roi Charmeur

Ayant reçu une éducation française, Gustave III réunit en lui le culte des idées, l'intelligence, l'esprit, la finesse, le sentiment de la fugacité du temps et la tragédie.

Son règne s'inscrit entre deux coups de théâtre. Il est dans une loge de l'opéra à Versailles en 1771 lorsqu'il apprend la mort de son père, qui le fait roi.

Et le 16 mars 1792, il participe à un bal masqué à l'opéra de Stockholm lorsqu'il est entouré par trois hommes qui le saluent d'un "Bonsoir beau masque", après quoi l'un des conjurés tire et le blesse mortellement.

C'est Gustave III qui fait venir à Stockholm le peintre-architecte-décorateur Louis-Jean Desprez, qui exécute des décors d'opéra, l'institut botanique d'Uppsala, mais ne peut achever la décoration du château de Haga dont la construction est interrompue par l'assassinat du roi. Indéniablement, Gustave III a été le roi suédois le plus francophile.

Le dernier des artistes importants à avoir joué un rôle en Suède fut Pierre-Hubert Larchevêque (1721-1778), qui vécut à Stockholm de 1760 à 1776. Il est l'auteur de la statue de Gustave Vasa devant le Palais de la Noblesse, la statue équestre de Gustave II Adolphe, face à l'opéra, le monument à Descartes dans l'église Adolphe-Fredéric. Il fut aussi directeur de la nouvelle Académie des Beaux-Arts.

Artistes suédois en France

Gustave Lundberg (1695-1786) arrive à Paris en 1739, à peu près en même temps que Charles-Gustave Tessin, qui le présentera à Boucher. Lundberg a fait plusieurs portraits de Louis XV qui avait des sympathies pour la Suède ainsi que la reine Marie Leszczynska qui avait, elle, de la tendresse pour les Suédois depuis ses années d'exil à Karlskrona.

Elève de Larchevêque, Ulrik Wertmüller (1751-1811) fait le portrait de la reine et de ses enfants à Trianon. Marie-Antoinette le donne à Gustave III. Il est aujourd'hui au Nationalmuseum de Stockholm.

Lorsqu' Alexander Roslin (1718-1793) arrive en France en 1752, il se lie avec François Boucher, alors professeur à l'Académie royale de peinture et directeur de la Manufacture des Gobelins. Aussi les portes vont-elles s'ouvrir devant lui.

Peu après, Roslin est reçu à l'Académie royale de peinture. Il laissera de nombreux portraits de membres de la famille royale, de Gustave III, de sa femme, Suzanne Giroust, qui avait été l'élève de La Tour. Ces tableaux sont aujourd'hui au musée de Versailles, au musée Jacquemart-André à Paris, dans des châteaux en Suède, au musée de Göteborg et au Nationalmuseum de Stockholm, où l'on peut admirer la Dame à la voilette (Suzanne Giroust) que Diderot considérait comme l'un des meilleurs portraits du Salon de 1769. Le roi mit un appartement du Louvre à la disposition de Roslin.

Pierre Adolphe Hall (1722-1793) est le dernier des grands artistes suédois qui firent une brillante carrière en France. A Stockholm, Hall a été l'élève de Larchevêque et de Lundberg.

Hall est considéré comme un des plus grands miniaturistes de son temps. Le Louvre, le Nationalmuseum, les collections privées dans les deux pays possèdent plusieurs de ces petits chefs d'oeuvre. La Révolution allait mettre un terme à cette activité - faute de clientèle. Espérant qu'il pourrait travailler davantage aux Pays-Bas, Hall quitta la France en 1791.

Comme l'écrit Denise Bernard-Folliot dans Une Amitié millénaire, "la fête était finie et avec elle s'achevait le grand siècle des relations franco-suédoises. C'est au XVIIIe siècle qu'elles ont eu le caractère le plus humain, le plus individualisé, le plus personnel. L'histoire des artistes suédois en France et français en Suède montre un entrecroisement complexe d'hommes et d'idées, d'attention aux uns et aux autres, une écoute et une chaleur mutuelles, un échange multiple et perpétuel, à l'image du siècle peut-être."

Les relations intellectuelles au XVIIIe siècle

Sur les modèles de l'Académie des sciences de Paris et de la Royal Society of London, toutes deux créées dans les années 1660, est fondée en 1739 la Vetenskapsakademin, Académie des sciences. Le premier président en est Linné. Promouvoir et rassembler les connaissances en mathématiques, sciences de la nature, économie, commerce, arts utiles et manufactures, tel est le but que s'assigne l'Académie.

La jeune institution noua très vite avec son homologue française des contacts étroits qui se révélèrent fructueux pour les deux parties. De nombreux savants français furent élus à la Vetenskapsakademin : Réaumur, Bernard de Jussieu, entre autres. Les deux institutions échangent des publications, qui sont traduites. L'Académie des sciences suédoise noue aussi des contacts avec les académies de Toulouse et de Montpellier.

Anders Celsius (1701-1744), le créateur de l'échelle thermométrique à laquelle il a donné son nom, appelé aussi "le père des mathématiques suédoises", est de ceux qui ont reçu des impulsions décisives de la France. Il se rend à Paris en 1733 pour se perfectionner en mathématiques.

En 1736-37, au cours de l'expédition française en Laponie conduite par Maupertuis, Celsius effectue avec ses collègues des mesures censées confirmer la théorie newtonienne de l'aplatissement de la terre aux pôles, ce qui lui vaut une pension de Louis XV.

Samuel Klingenstierna (1698-1765), professeur de mathématiques, fait en 1731 un voyage d'étude à Paris où il a le privilège de fréquenter à l'Académie des sciences d'éminents savants comme Fontenelle, Dortous de Mairan, ainsi que Clairaut qui avait fait partie de l'expédition en Laponie.

L'astronome Vilhem Wargentin (1717-1783), secrétaire général de l'Académie des sciences de 1749 à 1783, entretenait une correspondance avec plusieurs savants français et fit entrer l'astronomie suédoise dans les annales internationales. C'est sous son impulsion que fut créé Tabellverket (1749) le premier institut au monde de statistiques démographiques.

Linné, le grand classificateur

Carl von Linné (1707-1778) conquiert la célébrité internationale avant d'avoir atteint la trentaine. Des ouvrages de botanique tels que Systema naturae (1735), Fundamenta botanica (1736), Flora Lapponica (1737), Classes Plantarum (1738) assurent d'emblée sa réputation. Loin de se retrancher dans une tour d'ivoire, il fait oeuvre d'éducateur populaire et exerce un magistère intellectuel fécond auprès de nombreux disciples.

Mais son classement systématique des plantes avait tendance à se durcir en dogmatisme. Buffon et Adanson reprochèrent à Linné d'avoir morcelé la nature pour ensuite la reconstituer de manière arbitraire, discontinue. Cependant dans l'évolution scientifique de Linné, des Français ont joué un rôle, Tournefort (1656-1707), professeur de botanique au Jardin des Plantes,Sébastien Vaillant (1669-1722), élève de Tournefort, auteur de Sermo de Structure Florum (1717), où apparait l'ébauche d'un système de classification sexuelle.

Linné a entretenu des contacts suivis avec la France. En 1738, il rencontre à Paris les frères Antoine et Bernard de Jussieu, noue des relations scientifiques, assiste à des séances de l'Académie des sciences. En 1743, il est reçu membre de l'Académie de Montpellier et, en 1762, de l'Académie des sciences de Paris.

Critiqué par Buffon et Adanson, qui se posent en adversaires de principe de toute classification artificielle, porté aux nues par Rousseau et Voltaire, soutenu par Bernard de Jussieu, Linné a été à l'origine de nombreuses sociétés linnéennes. Celle de Paris, avec Lacépède comme premier président, date de 1788. D'autres voient le jour en province, dont celles d'Amiens, d'Angers, de Bordeaux, de Caen, de Lyon, de Saint-Jean-d'Angély, qui sont toujours en activité.

Berzelius, un des créateurs de la chimie moderne

Malgré la détérioration des relations politiques entre les deux pays entre la Révolution et les guerres napoléonniennes, les bonnes relations entre les deux académies des sciences continuent. De 1801 à 1821, Fourcroy, Berthollet, Laplace, Lagrange, Cuvier, Lacépède, Biot, Vauquelin, Haüy, Gay-Lussac, furent élus à l'Académie de Stockholm. Celle de Paris allait accueillir, entre autres, le linnéen C.P. Thunberg et le célèbre chimiste Jacob Berzelius.

Rappelons que Berzelius est l'homme qui a divisé cette science en chimie minérale et chimie organique et isolé de nombreux corps simples. C'est également lui qui a introduit la notation symbolique moderne, utilisant des lettres pour représenter les éléments et des exposants numériques dans les formules. Il fait un voyage en France en 1818-19 et rencontre, à Paris, Berthollet, Gay-Lussac, Cuvier, Ampère, Laplace, Arago. Il se rend également en Auvergne pour étudier les volcans.

En 1824, Berzelius guide le géologue Brongniart et son fils à travers la Suède et le sud de la Norvège. Lorsqu'il revient en France en 1835, il est acclamé par de nombreux savants qui connaissent ses travaux, car ils sont traduits dans les Annales de chimie et de physique.

L'Académie royale de Belles Lettres et l'Académie suédoise

Malgré sa grande francophilie, Gustave III se rendait compte qu'il fallait encourager et soutenir la langue et la culture suédoises. Il redonne vie à l'Académie des Belles-Lettres, créée en 1753 par sa mère Louise Ulrique, soeur de Frédéric II de Prusse. En 1786, il crée l'Académie suédoise, forte de 18 membres. Son projet est "d'établir une académie purement pour la langue et le goût, telle que l'est l'Académie française".

Fersen et Marie-Antoinette

Les relations passionnées entre Axel von Fersen et Marie-Antoinette ont fait l'objet de nombreuses études historiques. Selon certains, il serait le père de Louis XVII. A la fête de la Saint-Jean, en juin 1784, fut donné une grande fête à Versailles en l'honneur de Gustave III. Axel von Fersen y était. Exactement neuf mois plus tard, Marie-Antoinette donna naissance à un fils et Louis XVI écrivit dans son journal : "La reine a mis au monde le duc de Normandie. Tout s'est passé comme lorsque mon fils est né", comme s'il ne se sentait pas concerné. Cette dernière phrase et une certaine ressemblance avec Axel von Fersen ont contribué à accréditer la thèse de sa paternité...que contestent de nombreux historiens.

En revanche, personne ne conteste la passion que vouait à la reine "le beau Fersen". Son rôle dans l'organisation de la fuite de la famille royale en juin 1791 est également connu. Déguisé en cocher, c'est lui qui conduisit la berline royale jusqu'à Bondy, où d'autres prirent le relais. Il se réfugia ensuite à Bruxelles, où il apprit l'arrestation à Varennes. Il rentra alors à Stockholm, désespéré par la fin tragique de Louis XVI, puis de Marie-Antoinette. Il connut lui-même une fin tragique, lapidé par la foule à Stockholm en juin 1810. Le temps des Gustaviens était révolu.

Saint-Barthélémy, une "colonie" suédoise

Cette fameuse fête de la Saint-Jean en juin 1784 était donnée par Louis XVI pour la signature d'un accord avec Gustave III. Ce dernier avait promis le poste d'ambassadeur de Suède en France au baron de Staël-Holstein s'il épousait Germaine Necker. Gustave III y tenait car il comptait sur Necker pour fournir des subsides à la Suède. Jacques Necker, demanda que ce poste d'ambassadeur soit donné à vie à son futur gendre.Gustave III fit monter les enchères lui aussi; il voulait une île aux Antilles, par exemple Tobago. Finalement, ce sera Saint-Barthélémy, une île de 24 km2, sans eau potable, sans port naturel et peuplée de 300 habitants, sans valeur pour la France. Le village est élevé au nom de capitale et s'appellera Gustavia. Et Gustave III obtient un doublement des subsides, 6 millions d'écus. Le traité, signé par le Comte de Vergennes et le baron de Staël, valait bien une fête. Elle fut donc grandiose.

En 1878, le roi Oscar II céda Saint-Barthélémy à la France. Pendant près de cent ans, cette île avait été un port et un entrepôt important pour la Compagnie suédoise des Indes occidentales. Aujourd'hui encore, la présence de la Suède est apparente à Gustavia, par une association, "Saint-Barth des Amis de la Suède", un musée, des noms de rues, et l'aéroport s'appelle Gustave III. L'île reçoit chaque année un millier de touristes suédois dont beaucoup de navigateurs. Les armes de Saint-Barthélémy sont encore aujourd'hui ornées de trois fleurs de lys et des Trois Couronnes du royaume de Suède.

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